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Comment sont comptabilisés les décès en mer ?

Depuis l’augmentation des arrivées vers l’Europe, le suivi des statistiques sur les flux migratoires est devenu un enjeu majeur dans les politiques migratoires et d’asile. Si les chiffres des arrivées irrégulières sont particulièrement étudiés, une autre donnée est de plus en plus suivie : celle des décès et des disparus.

Ce travail de collecte de données n’est pas nouveau mais a trouvé un plus grand écho dans l’actualité de ces dernières années, en particulier face aux crises de débarquement en mer Méditerranée. La base de données « Morts à la frontière » ( Deaths at the Border Database ) a collecté des informations auprès des autorités locales en Grèce, à Gibraltar, en Italie, à Malte et en Espagne sur les corps de migrants retrouvés entre 1990 et 2013. Sur une autre région du monde, le fichier de données australien sur les morts aux frontières ( Australian Border Deaths Dataset ) produit par l’Observatoire des passages frontaliers (Border Crossing Observatory) de l’Université Monas documente les morts liés aux frontières australiennes depuis 2000. Entre 2000 et 2016, un consortium de journalistes a administré le site Migrant Files  portant sur les décès de personnes tentant de rejoindre ou de rester de manière irrégulière en Europe.

 

Initié en octobre 2013 suite aux décès de 368 personnes sur l’île italienne de Lampedusa, le projet  Missing Migrants Project  est une initiative commune au Centre mondial d’analyse des données migratoires de l’OIM (Global Migration Data Analysis Centre – GMDAC) et la Division médias et communication de l’Organisation internationale des migrations (OIM). L’objectif de ce projet est de dénombrer les migrants décédés durant le trajet migratoire en dehors de leur pays de résidence. Le GMDAC a publié plusieurs rapports sur les décès et les disparus sur les routes migratoires et sur la nécessité d’améliorer la collecte de ces données. Le projet se base sur différentes sources d’informations telles que les garde-côtes et les garde-frontières, les autorités sanitaires, les rapports d’associations, les entretiens avec les migrants, et les médias. Dans la région de la Méditerranée, les données se basent sur les informations transmises par les autorités nationales aux bureaux nationaux de l’OIM et qui sont ensuite partagées auprès de l’équipe du projet. Les données proviennent également des organisations internationales telles que l’OIM et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) qui accueillent les survivants aux points de débarquement en Italie et en Grèce. L’OIM et le HCR coordonnent régulièrement leurs données sur les morts et disparus en Méditerranée. Au débarquement, les équipes du HCR et de l’OIM questionnent les survivants à propos des cas de décès et de disparitions auxquels ils ont pu être confrontés sur leur parcours. Le Secrétariat régional des migrations mixtes (Regional Mixed Migration Secretariat) et la plateforme des migrations mixed (Mixed Migration Hub) mènent également des entretiens auprès des migrants dans les pays de transit et de destination en Afrique et en Europe.

 

Le HCR assure également un suivi des données sur les disparus et les morts. Sur son portail en ligne , l’organisation publie régulièrement une mise à jour des décès et des disparus en mer en Europe.  Selon le HCR, les données sont issues de sources d’informations variées incluant les informations issues des survivants et des membres de familles collecté par les équipes du HCR, les garde-côtes, les navires, les médias et les organisations de la société civile. Cette base de données détaille les données selon différentes zones géographiques, par mois, selon les routes migratoires, par pays d’origine des migrants.

 

Elle met également en perspective le nombre de décès avec le nombre d’arrivées irrégulières, permettant ainsi de nuancer les déclarations sur la baisse du nombre de décès en mer Méditerranée. Si le nombre d’arrivées irrégulières et de décès sont en baisse, le ratio est quant à lui plus élevé. Selon le HCR , en 2017, pour 1 000 arrivées en Grèce on comptait 1,8 mort, il est de 5,8 en 2018. En Italie, il était de 24,1 en 2017, il est de 54,7 en 2018. En Espagne, il était de 9,6 en 2017, il est de 13,8 en 2018. La route de la mer Méditerranée compte le nombre le plus important de décès et de disparitions de migrants à travers le monde. Le nombre de décès le long des routes terrestres aux frontières de l’Europe ont par ailleurs augmenté entre 2017 et 2018, avec respectivement 75 et 136 décès enregistrés par le HCR . Les zones à risques sont notamment le fleuve Evros à la frontière gréco-turque, la route entre la frontière terrestre gréco-turque et Thessalonique, la frontière croato-slovène, la frontière franco-italienne, et la frontière terrestre aux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla avec le Maroc. Les tentatives de traverser par bateau la Manche depuis la France vers l’Angleterre depuis les côtes français ont également causé la perte de 55 personnes depuis 2015. En amont des frontières européennes, de nombreux migrants périssent également sur les routes migratoires à travers les déserts au Maroc, au Niger, et en Libye, ou sont victimes de violences, de torture, de trafic d’êtres humains, ou placés en détention de manière arbitraire.

 

Ainsi, les trois principales routes migratoires maritimes pour rejoindre l’Europe sont devenues de plus en plus dangereuse à emprunter, la mortalité a considérablement augmenté. La simple baisse des arrivées irrégulières ou du nombre de décès en mer Méditerranée se révèle ne pas être un indicateur fiable du succès des politiques migratoires. La politique de fermeture des frontières, de criminalisation des opérations de sauvetage en mer Méditerranée et de sécurisation des routes migratoires ont rendu les parcours de migration plus dangereux augmentant les risques de vulnérabilités et les besoins de protection des migrants.