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Dimension extérieure

Entretien avec Christopher Hein

directeur du Conseil italien pour les réfugiés

Le Conseil Italien pour les réfugiés (CIR) conduit actuellement un projet en Libye, en collaboration avec le Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR), une association libyenne et l’International Centre for Migration Policy Development (ICMPD). Ce projet, cofinancé par la Commission européenne pour trois ans, a pour objectif de développer le droit d’asile en Libye à travers le renforcement des capacités étatiques dans ce domaine. Christopher Hein, directeur du CIR, nous présente ce projet et nous donne ces impressions sur les récents évènements intervenus dans ce pays.

Forum réfugiés - Quelle est la situation en matière de droit d’asile en Libye ?

Christopher Hein - On estime qu’il y a environ 1,5 à 2 millions d’étrangers en Libye. Ce pays n’est pas signataire de la convention de Genève et n’a pas non plus transposé la convention de l’OUA de 1969. Il n’existe donc, à l’heure actuelle, pas de système national d’asile en Libye.

En conséquence, les migrants, y compris ceux à la recherche d’une protection internationale, y sont en situation irrégulière. En cas d’interpellation, ces derniers sont généralement placés en détention pour une durée indéterminée dans un des 20 «centres d’expulsion». On estime que 6 à 8 000 personnes sont détenues dans le pays. De plus, le gouvernement a beaucoup renforcé le contrôle de ses frontières et notamment l’activité des passeurs. De plus en plus de personnes en partance pour l’Europe sont donc interceptées et restent détenues en Libye.

FR - Quels sont les objectifs de votre projet à Tripoli ?

CH - L’objectif du CIR en Libye est d’abord d’avoir une vision d’ensemble de la situation des migrants dans ce pays, notamment par le recensement des personnes détenues et la clarification de leurs situations individuelles.

Nous essayons de leur donner la possibilité de demander la reconnaissance de leur statut de réfugié auprès du HCR. Mais il est également possible pour ceux qui ne relèvent pas de l’asile de bénéficier d’une aide au retour volontaire.

Le projet a également pour objectif de soutenir les institutions libyennes pour qu’elles développent un système d’asile. Le but est qu’un certain nombre d'étrangers puissent bénéficier d’une protection en Libye même si cela est un projet à long terme. Il faut donc commencer par former les employés qui travaillent dans les centres d’expulsion et au ministère de la Justice.

Nous voulons également renforcer les capacités de réinstallation des réfugiés reconnus en Libye. Enfin, nous soutenons les migrants qui ont été renvoyés par l’Italie mais cela n’était pas prévu initialement.

FR - L’Italie a récemment renvoyé des migrants après avoir intercepté leurs bateaux en mer. Que deviennent ces personnes une fois en Libye ?

CH - Elles sont immédiatement placées en détention dans un centre d’expulsion pour une durée indéterminée. L’avenir de ces personnes est tout à fait incertain et dépend surtout de leur nationalité.

Le premier renvoi depuis l’Italie concernait surtout des Nigériens. Ensuite, la plupart des personnes renvoyées était des Erythréens. La Libye considère qu’on ne peut pas les renvoyer dans leur pays d’origine. Ces personnes restent donc détenues. Exceptionnellement, elles peuvent demander à être reconnues comme réfugié sous le mandat du HCR et ensuite, grâce à l’intervention du HCR, quitter le centre d’expulsion.

Concernant le deuxième renvoi, il s’agissait surtout des Nigérians. La Libye les considère comme migrants irréguliers et ils sont généralement expulsés. Si cela n’est pas possible, ils restent également détenus pour une durée indéterminée. Les perspectives pour ces personnes sont donc très incertaines.

FR - La Commission réfléchit actuellement à de nouvelles initiatives en faveur des réfugiés présents en Libye. Quelles seraient, selon vous, les pistes à explorer ?

CH - D’abord, il faut un renforcement des programmes européens de réinstallation, c’est-à-dire une augmentation du nombre de places proposées par les Etats membres pour les réfugiés reconnus comme tels sous le mandat du HCR dans des pays comme la Libye.

En outre, il faut développer les possibilités de bénéficier d’une protection. A ce titre, l’aide financière de la Commission européenne est essentielle, notamment à travers le concept des «programmes de protection régionaux». Cela doit concerner en premier lieu l’Afrique du Nord et la Turquie.

Mais, à mon sens, il faut surtout créer des solutions alternatives à l’entrée illégale des demandeurs d’asile comme, par exemple, les «procédures d’entrée protégée». Ces procédures permettent au demandeur d’asile de déposer sa demande dans un pays de transit auprès du consulat d’un pays européen de destination. Les procédures d’entrée protégée sont un moyen de développer l’entrée légale des demandeurs d’asile et réfugiés. C’est au migrant de choisir s’il veut recourir à cette possibilité ou pas. Le programme de Stockholm doit prévoir le développement de ce type de procédure.

J’insiste sur le fait que ce concept n’est pas une forme d’externalisation de la politique d’asile. En effet, ce concept en lui-même ne donne pas la possibilité aux États membres de l’UE de renvoyer un étranger sous prétexte qu’il n’aurait pas demandé l’asile dans un pays de transit et ils restent donc responsables de l’examen des demandes d’asile déposées sur leur territoire.


Propos recueillis par Marlène Grunert