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Récit d’un exil depuis la corne de l’Afrique

L’Éthiopie constitue une mosaïque de plus de 80 ethnies. Ayinalem* fait partie du plus important groupe ethnique du pays, les Oromos. Malgré leur poids démographique, ils sont régulièrement victimes de répressions pour leur opposition présupposée au gouvernement. La majorité des personnes prises pour cible sont accusées de soutenir le Front de Libération Oromo (FLO), engagé pour la reconnaissance du droit à l’autodétermination des Oromos. Qualifié de « terroriste » par le gouvernement éthiopien, le FLO est interdit depuis 1992.

En 1997, alors âgée de 18 ans, Ayinalem fait le choix de l’exil pour se protéger du gouvernement qui après avoir emprisonné son mari, membre du FLO, est à sa recherche. Dans sa fuite, elle est obligée d’abandonner son enfant dont elle n’a plus eu de nouvelles depuis ce jour. C’est clandestinement qu’Ayinalem se rend en Érythrée, en se cachant sous un camion pendant trois jours.

 

Arrivée en Érythrée, la jeune femme est accueillie par la sœur d’un ami de son père. Elle est embauchée par le gouvernement érythréen pour lire les informations en langue oromo. Ayinalem se contente simplement de lire des articles préparés et déjà traduits par le gouvernement, qu’elle ne peut modifier. Les informations de la radio officielle érythréenne étant diffusées en Éthiopie, le gouvernement érythréen espère ainsi élargir son audience au plus grand groupe ethnique du pays voisin. Elle est témoin de la censure de la presse par les autorités : « parfois, certains journalistes disparaissaient mais nous ne savions pas où, et nous ne les revoyions plus jamais ». Depuis 2001, date à laquelle des journalistes ont relayé une lettre ouverte de militants appelant le Président Issayas Afeworki à relancer le processus de démocratisation, ce dernier a fermé tous les médias privés. Seule la presse contrôlée par l’État est autorisée.

 

Séduit par sa voix, le FLO souhaite recruter Ayinalem pour qu’elle présente les informations sur sa radio basée en Érythrée. Ayinalem refuse, elle souhaite définitivement tourner la page de son passé. Menacée, elle est enlevée sur le chemin de son travail. Emmenée dans un camp au milieu du désert le 14 septembre 2002, Ayinalem y est torturée pendant un an. En évoquant cette période, elle retrousse son pantalon jusqu’au genou pour dévoiler les cicatrices, témoins de son « enfer ». Laissée pour morte sous un arbre par le FLO, elle est recueillie et soignée par un militaire érythréen le 14 septembre 2003, « soit un an exactement après [s]on arrivée dans le camp ». La similitude du jour de son enlèvement et de sa libération la fait sourire et cette coïncidence semble lui tenir à cœur. Une fois rétablie, elle se tourne vers une organisation de soutien aux Oromos. L’association lui offre un poste de secrétaire qu’elle occupe jusqu’en 2005. Pendant cette période, elle rencontre son second mari, le futur père de cinq de ses enfants. Ce dernier est également d’origine éthiopienne mais travaille en Ouganda. Il ne se rend en Érythrée qu’occasionnellement.

 

Élevant seule ses enfants, Ayinalem se sent vulnérable et « fatiguée de cette vie ». Elle se tourne vers le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) qui lui accorde le statut de réfugié en 2006. Il lui faut attendre jusqu’en 2014 pour obtenir un visa pour la France, dans le cadre du programme de réinstallation du HCR. Ce programme permet à des réfugiés statutaires, qui se trouvent en situation précaire dans leur premier pays d’asile et qui ne peuvent retourner dans leur pays d’origine, d’être accueillis par un État tiers qui s’engage à leur accorder un statut de résidence permanente. L’arrivée à Lyon est vécue comme un soulagement.  « Le 19 décembre 2014, j’ai été prise en charge en France par Forum réfugiés-Cosi », dit-elle avec un grand sourire, toujours ébahie par ce qu’elle qualifie de « seconde naissance ». Ayinalem se sent bien en France : « ici, mes enfants jouent avec les autres enfants, ils ne sont pas discriminés en raison de leur origine ethnique. Je me sens enfin en sécurité ». Elle est actuellement hébergée dans un centre provisoire d’hébergement (CPH). « Je déménage demain, dans mon propre logement », mentionne-t-elle fièrement. Ayinalem aimerait travailler mais ne trouve pas le temps avec ses cinq enfants. Ces derniers sont scolarisés et parlent français. « Je suis jalouse », dit-elle en riant. « J’aimerais apprendre le français et devenir journaliste ». Et cette fois-ci, rédiger elle-même ses articles. 

 

* Le prénom a été modifié.

 

Newsletter Forum réfugiés-Cosi n°9 - juillet/août 2015