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Les Bezenthsi à la dérive

Bezenthsi : Terme russe qui désigne à la fois les déplacés internes et les réfugiés. C’est sans doute le terme le plus pratique à utiliser puisque au départ, ces personnes sont déplacées puis deviennent des réfugiés de fait au moment des indépendances sans pour autant obtenir une reconnaissance légale.

 

Le fait national qui avait poursuivi son cours sous la chape de plomb communiste va éclater à la face du monde au moment du dégel. Les nationalismes azéris et arméniens vont ainsi se télescoper et se cristalliser sur la question du Haut-Karabakh. Ce conflit qui signifiait la perte de contrôle de Moscou sur sa périphérie a donné lieu à des massacres collectifs, des exécutions, des bombardements terroristes, des assassinats, des viols, des expulsions et des transferts de civils… loin d’être le fruit d’une explosion de haine incontrôlée. Plusieurs centaines de milliers de personnes furent en effet contraintes de prendre la fuite : 700 000 du côté azéri, 300 000 du côté arménien.

 

La famille H. (arméniens d’Azerbaïdjan) a été victime de ce cycle infernal. Issue de la nomenklatura locale, la famille H. originaire de Stepanakhert (capitale du Nagorny Karabakh) vit à Bakou. Tout au long de la décennie 80, le poids de l’histoire se fait de plus en plus lourd entre les deux communautés. La mémoire des massacres qui ont accompagné la chute de l’empire ottoman et les guerres du Caucase dans les années 1918-1921 resurgit des ruines du soviétisme.

 

Le point de non retour est atteint au mois de février 1988. Les Arméniens du Haut Karabakh déclarent leur indépendance et des affrontements éclatent. Les premiers morts sont à comptabiliser parmi les Azéris qui commencent à être chassés de l’enclave. La boîte de Pandore a été ouverte. Les premiers déplacés arrivent alors à Bakou, ce qui provoque une éruption de violences dirigées contre les Arméniens. Du 27 au 29 février 1988, des extrémistes azéris aidés par des déplacés massacrent des Arméniens dans la ville de Soumgaït. Les Arméniens vivant à Bakou et dans le reste de l’Azerbaïdjan deviennent les cibles du harcèlement généralisé. Monsieur H. est prêt à tout pour fuir la région. Il tente alors de trouver un endroit stable dans une autre République d’URSS et se rend en Asie Centrale. Il ne peut cependant pas y demeurer car ces républiques commencent également à être contaminées par la fureur nationaliste qui dégénérera en conflit sanglant au Tadjikistan notamment. Monsieur H. reçoit en outre des courriers de sa famille restée en Azerbaïdjan qui lui enjoignent de rentrer car un climat de haine raciale exacerbée plane sur Bakou. Il y a régulièrement des morts, des agressions, des pillages. La tension est omniprésente avec des épisodes plus violents et la famille sent que les massacres peuvent se reproduire à tout moment. Ce climat d’insécurité permanente est entretenu à dessein pour provoquer la fuite des indésirables. Objectif atteint fin décembre 1989. La famille est à bout et en toute logique décide de fuir sous des cieux plus cléments. Quelques jours seulement après leur fuite, en janvier 1990, de nouveaux pogroms font des centaines de morts parmi les Arméniens de Bakou.

 

Une fois sa famille mise hors de danger dans le Nord Caucase, Monsieur H. veut aller chercher ses parents dans le Karabakh. Il y assiste à la destruction de la maison familiale transformée en dispensaire. Elle a été délibérément ciblée par à un tir de mortier venu de la ville voisine d’Agdam tenue par les Azéris. Monsieur H. reçoit un éclat d’obus et doit être évacué vers la Russie.

 

Il rejoint sa famille qui s’est installée dans une stanitza (village cosaque). Le Comité International de la Croix Rouge est alors la seule organisation qui aide les déplacés. Elle leur fourni une aide de première urgence. Ils ne recevront plus rien et se retrouveront dans une situation d’extrême vulnérabilité. Les bezenthsi ne sont en effet pas les bienvenus en Russie, particulièrement dans cette région historiquement cosaque. Ce mouvement très nationaliste russe est en plein essor et devient chaque jour plus fort à mesure que l’ex-empire se lézarde. Lorsque ce nationalisme se conjuguera avec le ressentiment des déplacés russes (slaves) chassés par les conflits de Transcaucasie, et surtout de la Tchétchénie de Doudaev, la situation deviendra intenable pour les bezenthsi du Caucase.

 

Pendant plus de quinze années, la famille H. va devoir affronter le racisme généralisé, le racket des miliciens et les passages à tabac en toute impunité par des groupes de skinheads et de cosaques. La situation va prendre une tournure plus grave encore à partir de l’été 1999. La vague d’attentats qui frappe le sud de la Russie et la tentative d’invasion du Daghestan par des boeviki (combattants) tchétchènes vont entraîner la reprise du conflit en Tchétchénie. La suspicion et la répression à l’encontre de tous les Caucasiens se généralisent. L’atmosphère vire à la haine raciale. Un membre de la famille H. est assassiné impunément car il avait le profil caucasien. Une nouvelle fuite devient inéluctable. La famille H. arrive en France au mois d’avril 2005 afin d’obtenir une protection. La procédure est toujours en cours et après dix-sept années d’exil, la famille H. surnage toujours en eaux troubles.

 

Cette histoire de réfugiés est paru dans le Journal de Forum réfugiés n° 35