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Réfugié de la troisième génération

Ibrahim Al Qadoora est palestinien ; il n’a pourtant jamais vu la Palestine. Né en 1975, il a vécu toute sa vie en Irak, en tant que réfugié. Ce n’est pas lui ni ses parents, mais ses grands-parents qui ont quitté leur pays pour trouver refuge en Irak en 1948 où ils sont toujours restés des étrangers. En juin dernier, il a bénéficié d’un programme de réinstallation et séjourne depuis en France, bénéficiant d’une protection internationale.

Lorsque nous arrivons au Centre d’accueil des demandeurs d’asile où il est hébergé, dans la périphérie lyonnaise, M. Al Qadoora nous attend, manifestement enchanté de recevoir du monde. Il nous offre un thé, nous discutons du quartier, de son installation prochaine dans un appartement, des conditions de son arrivée.

 

M. Al Qadoora est «heureux» d’être en France. Les mots qu’il utilise sont éloquents : «j’ai maintenant deux pays, la Palestine et la France. L’Irak n’a jamais été mon pays […] c’est la première fois que je me sens en sécurité».
Après la chute du régime de Saddam Hussein, la situation des réfugiés palestiniens en Irak s’est fortement détériorée. Ils ont peu à peu commencé à être victimes d’agression, d’actes de violence, de persécution. De nombreux Palestiniens ont disparu, dont un frère de M. Al Qadoora. À partir de 2005, les antagonismes entre Shiites et Sunnites n’ont fait qu’accroître leur vulnérabilité. M. Al Qadoora a lui-même été agressé, avec son frère, puis a décidé, comme d’autres, de rejoindre le camp de fortune d’El Walid, à la frontière syrienne. Il y a vécu pendant près de quatre ans, dans des conditions d’extrême précarité, sous la pression de l’armée irakienne.

 

C’est là qu’il a, pour la première fois, en 2007, entendu parler de la possibilité d’une réinstallation, par la rumeur d’abord, puis en 2009, par la chaine d’information Al Jazeera. Ils ont appris que les États-Unis acceptaient de recevoir 7 000 personnes dans ce cadre. Au cours de l’été 2009, la délégation du HCR leur a annoncé que certains pourront rejoindre la France. M. Al Qadoora explique : «cette nouvelle était une grande joie, mais nous étions tellement impatients !»

 

Premiers pas en France

Les souvenirs de M. Al Qadoora concernant son arrivée en France, le 26 avril 2010, témoignent de sa fragilité : «Je me souviens surtout du froid et de ma fatigue, j’étais épuisé.» Mais rapidement, il parle de son étonnement face à «tant de richesse, aux magasins pleins de fruits, à la nourriture partout». Et Lyon, qu’il trouve très belle, et du «plaisir de se promener, pour oublier les soucis». Il marche beaucoup, dans tous les quartiers, s’imprègne de son nouvel environnement, est surpris par «l’intifada des retraites». M. Al Qadoora profite aussi de la conversation pour nous interroger : «est-on souvent contrôlés en France ? Depuis que je suis ici, pour moi, cela fait déjà trois fois. La première fois, dit-il, le policier a dressé mon récépissé face au soleil pour en contrôler la validité. C’était devant tout le monde, c’était très humiliant». Que répondre ?

 

Mais finalement, M. Al Qadoora préfère parler de son nouveau pays comme d’un «paradis» par rapport à Bagdad : «Nous n’avions pas de vie là-bas, nous étions coupés du monde, on ne pouvait travailler que chez des particuliers, il fallait se débrouiller. C’était comme un cimetière dans lequel on aura été enterrés vivants».

 

Maintenant, M. Al Qadoora est optimiste face à l’avenir. Il faut d’abord penser à déménager, puis apprendre la langue qu’il commence à apprivoiser mot à mot, puis a chercher un emploi, et pourquoi pas se marier, fonder une famille ? Il sait cependant que les choses prendront du temps. A la fin de notre entretien, M. Al Qadoora nous fait part d’un proverbe palestinien : « le lion ne peut être lion que chez lui, autrement dit, quand on est loin de chez soi, on est forcément vulnérable. On ne fait pas sa place en un jour. Il faut que les français sachent ce que nous avons traversé, les obstacles que l’on rencontre, et que nous avons vraiment besoin de l’aide qui nous est apportée pour y arriver ».

 

Repères historiques

Une transition qui s’éternise

En 1948, la guerre opposant Israéliens et Palestiniens provoqua la fuite de 750 000 Palestiniens. L’ONU mit alors en place l’UNRWA* chargé d’assurer une aide de première nécessité. À la demande des pays arabes, les réfugiés palestiniens ont été exclus du bénéfice de la Convention de Genève (qui prévoit la protection des réfugiés mais aussi la recherche de solutions durables), sous prétexte qu’un établissement durable hypothéquerait le droit au retour. Les réfugiés ont donc été maintenus dans une situation de transition empêchant leur intégration dans les pays d’accueil.

 

*United Nations Relief and Work Agency for Palestine Refugees, c'est-à-dire l’Office de secours et de travaux des nations unies pour les réfugiés Palestiniens dans le Proche-Orient

 

Ce témoignage est paru dans le Journal de Forum réfugiés n°51