Lors d’une conférence organisée par Forum réfugiés en mai 2026, Carole André-Dessornes, géopolitologue, a proposé un état des lieux de la condition des femmes au Moyen-Orient. Elle a mis en lumière les dynamiques politiques, sociales et culturelles qui façonnent les droits des femmes dans plusieurs pays de la région, entre répression, réformes et résistances.

Carole André-Dessornes a d’abord rappelé la grande diversité de la région du Moyen-Orient, marquée par des identités ethnico-culturelles multiples (perse, turcique, arabe et kurde), ainsi que par une mosaïque religieuse (sunnites, chiites, druzes, alévis, yézidis, chrétiens, juifs, etc). Le patriarcat reste un élément structurant de nombreux pays, notamment à travers le poids du clan, de la tribu et du code d’honneur. Certaines traditions patriarcales demeurent oppressives envers les femmes, comme la polygamie, la répudiation ou encore l’excision, qui existaient bien avant l’islam. Juridiquement, le Code du statut personnel, corpus juridique propre à chaque État, encadre le statut de la famille notamment le mariage, le divorce, l'héritage ou encore la garde des enfants. Il joue donc un rôle central dans la condition des femmes au sein des sociétés du Moyen-Orient. Quant au droit musulman, il repose davantage sur une logique de complémentarité entre les sexes que sur une égalité stricte entre hommes et femmes.

Le premier pays présenté fut l’Iran comme un exemple majeur de l’instrumentalisation politique du corps des femmes. Sous la monarchie Pahlavi, plusieurs réformes avaient été mises en place, notamment l’interdiction du voile en 1936, et le relèvement de l’âge légal du mariage à 18 ans en 1973. Après la révolution iranienne de 1979, récupérée par le clergé, le régime des mollahs fait au contraire de la condition féminine un pilier idéologique de la République islamique. Le port du voile devient obligatoire et les femmes sont de nouveau soumises à une interprétation de la Charia. La conférence a également souligné que cette politique s’inscrit dans une véritable violence d’État institutionnalisée : la répression exercée contre les femmes iraniennes s’est intensifiée, notamment à travers l’augmentation importante des exécutions de femmes ces dernières années. Malgré cela, les Iraniennes ont développé de nombreuses formes de résistance, des manifestations contre le voile dès mars 1979 jusqu’à aujourd’hui avec le mouvement « Femme, Vie, Liberté » déclenché en 2022.

Carole André-Dessornes a ensuite évoqué l’Afghanistan, qui illustre une répression systémique des femmes. Après une ouverture relative entre 2001 et 2021, durant laquelle des millions de filles sont allées à l’école, le retour des talibans au pouvoir a entraîné une suppression progressive des droits fondamentaux des Afghanes. Actuellement, les femmes sont exclues de nombreux espaces publics, limitées dans leurs déplacements et privées d’accès à l’éducation. Les conséquences de cette politique sur la santé physique et mentale des femmes sont dramatiques, dans un contexte marqué par les mariages forcés, la pauvreté et les violences institutionnalisées. Le terme « apartheid de genre » est d’ailleurs utilisé par certains milieux féministes pour qualifier cette situation depuis 1999.

Concernant l’Arabie saoudite, l’intervenante a souligné l’ambivalence des réformes engagées par Mohammed Ben Salmane à partir de 2016 dans le cadre du programme « Vision 2030 ». Certaines avancées sont réelles sur le plan juridique : possibilité pour les femmes de voyager, travailler, étudier, ou conduire sans autorisation d’un tuteur masculin ; accès aux stades ou aux concerts, recul de la police religieuse. Cependant, ces réformes restent limitées par un système politique très répressif et par une société encore fortement patriarcale, notamment à travers certains manuels scolaires. Les militantes qui revendiquent davantage de libertés continuent d’être emprisonnées, comme Manahel Al-Otaibi, devenue un symbole de la répression de la liberté d’expression.

Enfin, selon Carole André-Dessornes, la Turquie présente une situation plus contrastée. Héritière des réformes laïques engagées par Mustafa Kemal Atatürk au début du XXe siècle, elle a longtemps été considérée comme un modèle de modernisation dans la région : suppression de la polygamie, instauration d’un code civil laïc et obtention du droit de vote pour les femmes dès 1934. Toutefois, ces avancées ont surtout bénéficié aux femmes urbaines issues des classes moyennes et aisées, tandis que les traditions patriarcales demeuraient fortes dans l’autre partie de la société. Avec l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan en 2014, une réislamisation progressive s’est mise en place, notamment à travers l’autorisation du voile dans les universités et les administrations, mais surtout par des discours valorisant avant tout le rôle traditionnel des femmes au sein de la famille. Cette évolution s’est accompagnée d’un recul de certains acquis, symbolisé par le retrait de la Turquie, en 2021, de la Convention d’Istanbul (traité international destiné à lutter contre les violences faites aux femmes), alors même que les féminicides continuent d’augmenter dans le pays.

La conférence s’est conclue sur les formes et des figures de résistance développées par les femmes, notamment la militante iranienne Narges Mohammadi, emprisonnée (prix Nobel de la paix en 2023), ainsi qu’à Hamida Aman, qui permet aux Afghanes d’accéder à l’éducation via la radio et WhatsApp. Malgré les répressions, les femmes demeurent ainsi des actrices essentielles des transformations sociales et politiques au Moyen-Orient.