Si la commissaire aux Affaires intérieurs Yvla Johansson a appelé à respecter un devoir moral de protéger les Afghans et à développer des voies légales d’accès pour ceux en besoin de protection, la déclaration des ministres de l’Intérieur du 31 août marque une position claire des États membres de l’UE : la chute de Kaboul et l’arrivée au pouvoir des Talibans au pouvoir ne doit pas entrainer un nouvel épisode d’arrivées migratoires massives comme celui de 2015. La déclaration souligne la détermination de l’UE et des États « à agir conjointement pour empêcher que des mouvements migratoires illégaux incontrôlés et à grande échelle, tels que [nous en avons] connu par le passé ». Pour cela, la priorité est donnée à la lutte contre « les incitations à l’immigration illégale », au renforcement du soutien aux pays de voisinage immédiat de l’Afghanistan pour que les personnes bénéficient d’une protection adéquate « en premier lieu dans la région », et au développement de campagnes de communication pour décourager les personnes à « entreprendre des voyages dangereux et illégaux ». Le renforcement des frontières extérieures est également central dans la réponse des États qui souhaitent « empêcher les entrées non autorisées » avec le soutien de Frontex. La déclaration finit tout de même par rappeler « la nécessité d’apporter un soutien et une protection adéquate aux personnes dans le besoin », d’harmoniser les pratiques européennes en matière d’accueil et de traitement des demandes d’asile afghanes, et qu’un soutien pourrait être apporté sous la forme de réinstallation sur une base volontaire.

La réunion a également mis, à nouveau, en lumière les divisions entre les États, avec d’un côté un appel du ministre luxembourgeois à renforcer les programmes de réinstallation, et de l’autre le refus des « pays de Visegrad » d’accueillir des Afghans sur le territoire européen. Au sein des institutions de l’UE et des agences européennes, les positions sont également divisées. Le Haut-représentant aux Affaires étrangères, Josep Borrell alerte sur la crise humanitaire imminente en Afghanistan et minimise les arrivées migratoires d’Afghans vers l’Europe. En session plénière, le Parlement a adopté une résolution qui demande une aide humanitaire d’urgence sur place en mentionnant qu’elle ne doit pas pour autant remplacer une politique européenne d’asile. Des programmes de réinstallation et de visas humanitaires doivent être mis en place selon les députés, et les demandes d’asile en cours, y compris celles rejetées, doivent être réévaluées. Enfin, aucun retour forcé ne devrait avoir lieu vers l’Afghanistan. Le directeur de Frontex appelle quant à lui à protéger les frontières d’une pression migratoire progressive et d’un risque terroriste pouvant menacer la sécurité intérieure de l’Europe.

Les organisations internationales s’alarment de cette réponse européenne défensive et divisée. La Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe déplore l’approche adoptée par les États membres qui plaident pour la fermeture des frontières, la construction de murs, et le refoulement d’Afghans. La question de l’éloignement des Afghans en situation irrégulières dans l’UE, notamment les déboutés d’asile, posent également question. Les réponses des États à l’appel début juillet du ministère afghan des Réfugiés et du Rapatriement, demandant de stopper les renvois pour une durée minimum de trois mois, étaient très disparates. La Norvège, la Suède ou la Finlande ont rapidement suspendu les éloignements, mais l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, la Grèce, les Pays-Bas et la Belgique ont plaidé auprès de la Commission pour un maintien des renvois forcés. La dégradation de la situation sécuritaire a amené certains pays à changer de position, mais l’Autriche et la Grèce restent notamment déterminées dans leur souhait de poursuivre les éloignements vers l’Afghanistan. Le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés a pourtant publié en août une position sur les retours rappelant les risques de violations de droits pour les personnes éloignées vers l’Afghanistan.

Face aux divisions, la Commission tente d’aboutir à une réponse commune, notamment avec l’organisation d’un forum de haut-niveau sur la réinstallation pour l’Afghanistan le 7 octobre. Sur une base volontaire, des engagements concrets étaient attendus de la part des États membres restés pour le moment silencieux sur cette solution durable de protection, mais aucun objectif chiffré n’a été pris à cette occasion. De nombreux États membres ont également procédé à des évacuations d’Afghans afin de les accueillir dans l’UE. Bien que cela constitue un signe positif du soutien de l’UE envers la population afghane en situation de danger, les conditions d’accueil et la protection offerte par les États sont très différentes selon les États, où certains Afghans ne sont ni informés des procédures ou se voient refuser l’accès à une demande d’asile. La coordination européenne devra également passer par une harmonisation des conditions d’accueil et des niveaux de protection accordés aux ressortissants afghans en besoin de protection. L’Afghanistan fait partie de ces nationalités dont le taux de protection est particulièrement disparate entre les États membres depuis de nombreuses années. Au regard de ce manque d’harmonisation des systèmes d’asile et des positions variées en matière de retour, la question de l’application du règlement Dublin doit par ailleurs être abordée par les instances européennes et les États membres pour assurer une réponse coordonnée et protectrice. Enfin, le renforcement de l’aide humanitaire et de développement à l’attention de la population afghane en particulier auprès des pays voisins comme le Pakistan ou l’Iran, ou des pays de transit stratégiques pour l’UE tel que la Turquie, nécessite un suivi accru en matière de respect des droits humains et ne doit pas remplacer un accueil des Afghans en besoin de protection qui se présenteraient aux frontières de l’UE ou sur le territoire européen. Les refoulements observés depuis de nombreuses années aux frontières de l’UE, où plusieurs morts ont déjà été déplorés, doit alerter l’UE et l’inciter à garantir que sa politique migratoire et d’asile en réponse à la crise afghane, tant au niveau interne et extérieure, est respectueuse des droits et à la hauteur des enjeux de protection.

 

Photo d'illustration : © European Union/ECHO/Pierre Prakash